Rond-point Jean-Jacques

Propositions de textes pour les performances Rond-point Jean-Jacques

Quoi ! ne faut-il donc aucun spectacle dans une république? Au contraire, il en faut beaucoup. C’est dans les républiques qu’ils sont nés, c’est dans leur sein qu’on les voit briller avec un véritable air de fête.

À quels peuples convient-il mieux de s’assembler souvent et de former entre eux les doux liens du plaisir et de la joie, qu’à ceux qui ont tant de raison de s’aimer et de rester à jamais unis ? Nous avons déjà plusieurs de ces fêtes publiques; ayons-en davantage encore, je n’en serai que plus charmé. Mais n’adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un antre obscur; qui les tiennent craintifs et immobiles dans le silence et l’inaction; qui n’offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats, qu’affligeantes images de la servitude et de l’inégalité. Non, peuples heureux, ce ne sont pas là vos fêtes. C’est en plein air, c’est sous le ciel qu’il faut vous rassembler et vous livrer au doux sentiment de votre bonheur. Que vos plaisirs ne soient efféminés ni mercenaires, que rien de ce qui sent la contrainte et l’intérêt ne les empoisonne, qu’ils soient libres et généreux comme vous, que le soleil éclaire vos innocents spectacles ; vous en formerez un vous-même, le plus digne qu’il puisse éclairer. Mais quels seront enfin les objets de ces spectacles? qu’y montrera-t-on? Rien, si l’on veut. Avec la liberté, partout où règne l’affluence, le bien-être y règne aussi. Plantez au milieu d’une place un piquet couroimé de fleurs, rassemblez-y le peuple, et vous aurez une fête. Faites mieux encore : donnez les spectateurs en spectacle; rendez-les acteurs eux-mêmes; faites que chacun se voie et s’aime dans les autres, afin que, tous en soient mieux unis.

Lettre à M. d’Alembert

 

S’il ne fallait qu’écouter les penchants et suivre les indications, cela serait bientôt fait : mais il y a tant de contradictions entre les droits de la nature et nos lois sociales, que pour les concilier il faut gauchir et tergiverser sans cesse : il faut employer beaucoup d’art pour empêcher l’homme social d’être tout à fait artificiel.

Émile, Livre IV

 

À tout Français aimant encore la justice et la vérité.
FRANÇAIS ! Nation jadis aimable et douce, qu’êtes- vous devenus ? Que vous êtes changés pour un étranger infortuné, seul, à votre merci, sans appui, sans défenseur, mais qui n’en aurait pas besoin chez un peuple juste ; pour un homme sans fard et sans fiel, ennemi de l’injustice, mais patient à l’endurer, qui jamais n’a fait, ni voulu, ni rendu de mal à personne, et qui depuis quinze ans plongé, trainé par vous dans la fange de l’opprobre et de la diffamation, se voit, se sent charger à l’envi d’indignités inouïes jusqu’ici parmi les humains, sans avoir pu jamais en apprendre au moins la cause ! C’est donc là votre franchise, votre douceur, votre hospitalité ? Quittez ce vieux nom de Francs; il doit trop vous faire rougir. Le persécuteur de Job aurait pu beaucoup apprendre de ceux qui vous guident, dans l’art de rendre un mortel malheureux. Il vous ont persuadé, je n’en doute pas, ils vous ont prouvé même, comme cela est toujours facile en se cachant de l’accusé, que je méritais ces traitements indignes, pires cent fois que la mort. En ce cas, je dois me résigner ; car je n’attends ni ne veux d’eux ni de vous aucune grâce; mais ce que je veux et qui m’est dû tout au moins, après une condamnation si cruelle et si infamante, c’est qu’on m’apprenne enfin quels sont mes crimes, et comment et par qui j’ai été jugé !
Pourquoi faut-il qu’un scandale aussi public soit pour moi seul un mystère impénétrable ? A quoi bon tant de machines, de ruses, de trahisons, de mensonges pour cacher au coupable ses crimes qu’il doit savoir mieux que personne s’il est vrai qu’il les ait commis ? Que si, pour des raisons qui me passent, persistant à m’ôter un droit * dont on n’a privé jamais aucun criminel, vous avez résolu d’abreuver le reste de mes tristes jours d’angoisses, de dérision, d’opprobres, sans vouloir que je sache pourquoi, sans daigner écouter mes griefs, mes raisons, mes plaintes, sans me permettre même de parler **, j’élèverai au Ciel pour toute défense un cœur sans fraude et des mains pures de tout mal, lui demandant, non peuple cruel, qu’il me venge et vous punisse (Ah qu’il éloigne de vous tout malheur et toute erreur !) mais qu’il ouvre bientôt à ma vieillesse un meilleur asile où vos outrages ne m’atteignent plus.
JJR.

P.S. François, on vous rient dans un délire qui ne cessera pas de mon vivant. Mais quand je n’y serai plus, que l’accès sera passé, et que votre animosité, cessant d’être attisée, laissera l’équité naturelle parler à vos coeurs, vous regarderez mieux, je l’espère, à tous les faits, dits, écrits que l’on m’attribue en se cachant de moi très soigneusement, à tout ce qu’on vous fait croire de mon caractère, à tout ce qu’on vous fait faire par bonté pour moi. Vous serez alors bien surpris ! et, moins content de vous que vous ne l’êtes, vous trouverez, j’ose vous le prédire la lecture de ce billet plus intéressante qu’elle ne peut vous paraître aujourd’hui. Quand enfin ces Messieurs, couronnant toutes leurs bontés, auront publié la vie de l’infortuné qu’ils auront fait mourir de douleur, cette vie impartiale et fidèle qu’ils préparent depuis longtemps avec tant de secret et de soin, avant que d’ajouter foi à leur dire et à leurs preuves, vous rechercherez, je m’assure, la source de tant de zèle, le motif de tant de peine, la conduite surtout qu’ils eurent envers moi de mon vivant. Ces recherches bien faites, je consens, je le déclare, puisque vous voulez me juger sans m’entendre, que vous jugiez entre eux et moi sur leur propre production.

* Quel homme de bon sens croira jamais qu’une aussi criante violation de la loi naturelle et du droit des gens puisse avoir pour principe une vertu ? S’il est permis de dépouiller un mortel de son état d’homme, ce ne peut être qu’après l’avoir jugé, mais non pas pour le juger. Je vois beaucoup d’ardents exécuteurs, mais je n’ai point aperçu de juge. Si tels sont les préceptes d’équité de la philosophie moderne, malheur sous ses auspices au faible innocent et simple ; honneur et gloire aux intrigants cruels et rusés.

** De bonnes raisons doivent toujours être écoutées sur tout de la part d’un accusé qui se défend ou d’un opprimé qui se plaint ; et si je n’ai rien de solide à dire, que ne me laisse-t-on parler en liberté ! C’est le plus sur moyen de décrier tout à fait ma cause et de justifier pleinement mes accusateurs. Mais tant qu’on m’empêchera de parler ou qu’on refusera de m’entendre, qui pourra jamais sans témérité prononcer que je n’avais rien à dire ?

Copie du billet circulaire dont il est parlé dans l’écrit précédent. Rousseau juge de Jean-Jacques, Dialogues

Note : En avril 1776 (il a 64 ans, deux ans avant sa mort), Jean-Jacques Rousseau, après avoir échoué à déposer le manuscrit de Rousseau Juge de Jean-Jacques, Dialogues sur le grand autel de Notre-Dame, tente de surmonter l’indifférence du public et de briser l’encerclement hostile où il se voit en distribuant dans les rues un billet, recopié par lui-même en plusieurs exemplaires, « aux inconnus dont la physionomie [lui] plairait le plus ».

 

La rêverie, quelque douce qu’elle soit, épuise et fatigue à la longue, elle a besoin de délassement. On le trouve en laissant reposer sa tête et livrant uniquement ses sens à l’impression des objets extérieurs. Le plus indifférent spectacle a sa douceur par le relâche qu’il nous procure, et, pour peu que l’impression ne soit pas tout-à-fait nulle, le mouvement léger dont elle nous agite suffit pour nous préserver d’un engourdissement léthargique, et nourrir en nous le plaisir d’exister, sans donner de l’exercice à nos facultés. Le contemplatif J. J., en tout autre temps si peu attentif aux objets qui l’entourent, a souvent grand besoin de ce repos, et le goûte alors avec une sensualité d’enfant dont nos sages ne se doutent guère. Il n’aperçoit rien, sinon quelque mouvement à son oreille ou devant ses yeux, mais c’en est assez pour lui. Non seulement une parade de foire, une revue, un exercice, une procession, l’amusent; mais la grue, le cabestan, le mouton, le jeu d’une machine quelconque, un bateau qui passe, un moulin qui tourne, un bouvier qui laboure, des joueurs de boule ou de battoir, la rivière qui court, l’oiseau qui vole, attachent ses regards. Il s’arrête même à des spectacles sans mouvement, pour peu que la variété y supplée. Des colifichets en étalage, des bouquins ouverts sur les quais, et dont il ne lit que les titres, des images contre les murs, qu’il parcourt d’un œil stupide, tout cela l’arrête et l’amuse quand son imagination fatiguée a besoin de repos. Mais nos modernes sages, qui le suivent et l’épient dans tout ce badaudage, en tirent des conséquences à leur mode sur les motifs de son attention et toujours dans l’aimable caractère dont ils l’ont obligeamment gratifié. Je le vis un jour assez longtemps arrêté devant une gravure. De jeunes gens inquiets de savoir ce qui l’occupait si fort, mais assez polis, contre l’ordinaire, pour ne pas s’aller interposer entre l’objet et lui, attendirent avec une risible impatience. Sitôt qu’il partit, ils coururent à la gravure, et trouvèrent que c’était le plan des attaques du fort de Kehl. Je les vis ensuite longtemps et vivement occupés d’un entretien fort animé, dans lequel je compris qu’ils fatiguaient leur Minerve à chercher quel crime on pouvait méditer en regardant le plan des attaques du fort de Kehl.
Voilà, monsieur, une grande découverte, et dont je me suis beaucoup félicité, car je la regarde comme la clef des autres singularités de cet homme. De cette pente aux douces rêveries j’ai vu dériver tous les goûts, tous les penchants, toutes les habitudes de J. J., ses vices même, et les vertus qu’il peut avoir. Il n’a guère assez de suite dans ses idées pour former de vrais projets; mais, enflammé par la longue contemplation d’un objet, il fait parfois dans sa chambre de fortes et promptes résolutions, qu’il oublie ou qu’il abandonne avant d’être arrivé dans la rue. Toute la vigueur de sa volonté s’épuise à résoudre ; il n’en a plus pour exécuter. Tout suit en lui d’une première inconséquence. La même opposition qu’offrent les éléments de sa constitution se retrouve dans ses inclinations, dans ses mœurs, et dans sa conduite. Il est actif, ardent, laborieux, infatigable; il est indolent, paresseux, sans vigueur; il est fier, audacieux, téméraire; il est craintif, timide, embarrassé; il est froid, dédaigneux, rebutant jusqu’à la dureté; il est doux, caressant, facile jusqu’à la faiblesse, et ne sait pas se défendre de faire ou souffrir ce qui lui plaît le moins. En un mot, il passe d’une extrémité à l’autre avec une incroyable rapidité, sans même remarquer ce passage, ni se souvenir de ce qu’il était l’instant auparavant; et, pour rapporter ces effets divers à leurs causes primitives, il est lâche et mou tant que la seule raison l’excite, il devient tout de feu sitôt qu’il est animé par quelque passion.

Rousseau juge de Jean-Jacques, Dialogues. Deuxième dialogue

Cette animosité, plus vive, plus agissante que la simple aversion, me paraît, à l’égard de J. J., la disposition générale de toute la génération présente. L’air seul dont il est regardé passant dans les rues montre évidemment cette disposition qui se gêne et se contraint quelquefois dans ceux qui le rencontrent, mais qui perce et se laisse apercevoir malgré eux. A l’empressement grossier et badaud de s’arrêter, de se retourner, de le fixer, de le suivre, au chuchotement ricaneur qui dirige sur lui le concours de leurs impudents regards, on les prendrait moins pour d’honnêtes gens qui ont le malheur de rencontrer un monstre effrayant, que pour des tas de bandits, tout joyeux de tenir leur proie, et qui se font un amusement digne d’eux, d’insulter à son malheur. Voyez-le entrant au spectacle, entouré à l’instant d’une étroite enceinte de bras tendus et de cannes, dans laquelle vous pouvez penser comme il est à son aise ! A quoi sert cette barrière ? S’il veut la forcer, résistera t-elle ? Non, sans doute. A quoi sert-elle donc ? Uniquement à se donner l’amusement de le voir enfermé dans cette cage, et à lui bien faire sentir que tous ceux qui l’entourent se font un plaisir d’être, à son égard, autant d’argousins et d’archers. Est-ce aussi par bonté qu’on ne manque pas de cracher sur lui toutes les fois qu’il passe à portée, et qu’on le peut sans être aperçu de lui ? Envoyer le vin d’honneur au même homme sur qui l’on crache, c’est rendre l’honneur encore plus cruel que l’outrage. Tous les signes de haine, de mépris, de fureur même, qu’on peut tacitement donner à un homme, sans y joindre une insulte ouverte et directe, lui sont prodigués de toutes parts, et tout en l’accablant des plus fades compliments , en affectant pour lui les petits soins mielleux qu’on rend aux jolies femmes, s’il avait besoin d’une assistance réelle, on le verrait périr avec joie, sans lui donner le moindre secours. Je l’ai vu, dans la rue Saint-Honoré, faire presque sous un carrosse une chute très périlleuse; on court à lui, mais sitôt qu’on reconnaît J. J., tout se disperse, les passants reprennent leur chemin , les marchands rentrent dans leurs boutiques, et il serait resté seul dans cet état, si un pauvre mercier, rustre et mal instruit, ne l’eût fait asseoir sur son petit banc, et si une servante, tout aussi peu philosophe, ne lui eût apporté un verre d’eau. Tel est en réalité l’intérêt si vif et si tendre dont l’heureux J. J. est objet. 


Rousseau juge de Jean-Jacques, Dialogues. Deuxième dialogue