1744

Vous consultez actuellement les archives pour le thème 1744.


J’ai parlé de Made de Larnage dans les transports que son souvenir me rend quelquefois encore ; mais qu’elle étoit vieille et laide et froide auprès de ma Zulietta ! Ne tâchez pas d’imaginer les charmes et les graces de cette fille enchanteresse ; vous resteriez trop loin de la vérité. Les jeunes vierges des cloitres sont moins fraiches, les beautés du serrail sont moins vives, les Houris du Paradis sont moins piquantes. Jamais si douce jouissance ne s’offrit au cœur et aux sens d’un mortel. Ah du moins, si je l’avois su goûter pleine et entiére un seul moment ! ……. Je la goutai, mais sans charme. J’en émoussai toutes les délices, je les tuai comme à plaisir. Non, la nature ne m’a point fait pour jouir. Elle a mis dans ma mauvaise tête le poison de ce bonheur inéfable, dont elle a mis l’appetit dans mon cœur.

Venise, juillet 1744 — Venise, 7 juillet 1997. Les Confessions, Livre septième

Mots clés :


Je poussai la stupidité jusqu’à lui parler de ce téton borgne. Elle prit d’abord la chose en plaisantant, et dans son humeur folâtre dit et fit des choses à me faire mourir d’amour. Mais gardant un fond d’inquiétude que je ne pus lui cacher, je la vis enfin rougir, se rajuster, se redresser, et sans dire un seul mot s’aller mettre à sa fenêtre. Je voulus m’y mettre à côté d’elle; elle s’en ôta, fut s’asseoir sur un lit de repos, se leva le moment d’après, et se promenant par la chambre en s’éventant, me dit d’un ton froid et dédaigneux : Zanetto, lascia le Donne, e studia la matematica.

Venise, juillet 1744 — Venise, 5 juillet 1997. Les Confessions, Livre septième

Mots clés :


Ce lieu, quoique tout proche de la maison est tellement caché par l’allée couverte qui l’en sépare qu’on ne l’apperçoit de nulle part. L’épais feuillage qui l’environne ne permet point à l’œil d’y pénétrer, et il est toujours soigneusement fermé à clé. A peine fus-je au dedans que la porte étant masquée par des aulnes et des coudriers qui ne laissent que deux étroits passages sur les côtés, je ne vis plus en me retournant par où j’étois entré, et n’appercevant point de porte, je me trouvai là comme tombé des nues.

Clarens, août 1744 — Londres, 23 juillet 1997. La Nouvelle Héloïse, Quatrième partie, Lettre XI

Mots clés :


Ce matin en déjeunant il nous a proposé un tour de promenade avant la chaleur ; puis sous prétexte de ne pas courir, disoit-il, la campagne en robe de chambre, il nous a menés dans les bosquets, et précisément, ma chere, dans ce même bosquet où commencerent tous les malheurs de ma vie. En approchant de ce lieu fatal, je me suis sentie un affreux batement de cœur et j’aurois refusé d’entrer si la honte ne m’eut retenue, et si le souvenir d’un mot qui fut dit l’autre jour dans l’Elisée ne m’eut fait craindre les interprétations. Je ne sais si le philosophe étoit plus tranquille; mais quelque tems après ayant par hazard tourné les yeux sur lui, je l’ai trouvé pâle, changé, et je ne puis te dire quelle peine tout cela m’a fait.

Clarens, août 1744 — Clarens, 22 août 199. La Nouvelle Héloïse, Quatrième partie, Lettre XII

Mots clés :


Ces guirlandes sembloient jettées négligemment d’un arbre à l’autre, comme j’en avois remarqué quelquefois dans les forêts, et formoient sur nous des especes de draperies qui nous garantissoient du soleil, tandis que nous avions sous nos pieds un marcher doux, comode, et sec sur une mousse fine sans sable, sans herbe, et sans rejettons raboteux. Alors seulement je découvris, non sans surprise, que ces ombrages verds et touffus qui m’en avoient tant imposé de loin, n’étoient formés que de ces plantes rampantes et parasites qui, guidées le long des arbres, environnoient leurs têtes du plus épais feuillage et leurs pieds d’ombre et de fraicheur.

Clarens, août 1744 — Oxford, Nuneham, 23 juillet 1997. La Nouvelle Héloïse, Quatrième partie, Lettre XI

Mots clés :


Nous nous mimes tous aux rames, et presque au même instant j’eus la douleur de voir Julie saisie du mal de cœur, foible et défaillante au bord du bateau. Heureusement elle étoit faite à l’eau et cet état ne dura pas. Cependant nos efforts croissoient avec le danger ; le soleil, la fatigue et la sueur nous mirent tous hors d’haleine et dans un épuisement excessif. C’est alors que retrouvant tout son courage Julie animoit le notre par ses caresses compatissantes ; elle nous essuyoit indistinctement à tous le visage, et mêlant dans un vase du vin avec de l’eau de peur d’ivresse, elle en offroit alternativement aux plus épuisés. Non, jamais votre adorable amie ne brilla d’un si vif éclat que dans ce moment où la chaleur et l’agitation avoient animé son teint d’un plus grand feu, et ce qui ajoutoit le plus à ces charmes étoit qu’on voyoit si bien à son air attendri que tous ses soins venoient moins de frayeur pour elle que de compassion pour nous.

Lac Léman, août 1744 — Lac Léman, 24 août 1997. La Nouvelle Héloïse, Quatrième partie, Lettre XVII

Mots clés :


En les revoyant moi-même après si longtems, j’éprouvai combien la présence des objets peut ranimer puissamment les sentimens violens dont on fut agité près d’eux. Je lui dis avec un peu de véhémence : O Julie, éternel charme de mon cœur ! Voici les lieux où soupira jadis pour toi le plus fidelle amant du monde. Voici le séjour où ta chere image faisoit son bonheur, et préparoit celui qu’il reçut enfin de toi-même.

Meillerie, août 1744 — Paris, 14 septembre 1997. La Nouvelle Héloïse, Quatrième partie, Lettre XVII

Mots clés :