1763, 28 janvier. La cascade


J’ai vis-à-vis de mes fenêtres une superbe cascade qui du haut de la montagne tombe par l’escarpement d’un rocher dans le vallon avec un bruit qui se fait entendre au loin, surtout quand les eaux sont grandes. Cette cascade est très en vue, mais ce qui ne l’est pas de même est une grotte à côté de son bassin, de laquelle l’entrée est difficile, mais qu’on trouve au-dedans assez espacée, éclairée par une fenêtre naturelle, cintrée en tiers-point, et décorée d’un ordre d’architecture qui n’est ni toscan ni dorique, mais l’ordre de la nature qui sait mettre des proportions et de l’harmonie dans ses ouvrages les moins réguliers.

Môtiers, 28 janvier 1763 — Môtiers, 12 août 1997. Lettres au Maréchal de Luxembourg

1769. Ferme de Monquin


On a recommandé à tout ce qui l’entoure de veiller particulierement à ce qu’il peut écrire. On a même tâché de lui en ôter les moyens, et l’on étoit parvenu dans la retraite où on l’avoit attiré en Dauphiné à écarter de lui toute encre lisible, en sorte qu’il ne put trouver sous ce nom que de l’eau legerement teinte, qui même en peu de tems perdoit toute sa couleur. Malgré toutes ces précautions le drole est encore parvenu à écrire ses mémoires qu’il appelle ses confessions et que nous appellons ses mensonges : avec de l’encre de la Chine, à laquelle on n’avoit pas songé : mais si l’on ne peut l’empêcher de barbouiller du papier à son aise, on l’empêche au moins de faire circuler son venin : car aucun chiffon, ni petit, ni grand, pas un billet de deux lignes ne peut sortir de ses mains sans tomber à l’instant même dans celles des gens établis pour tout recueillir.

Monquin, 1769 — Monquin, 12 juillet 1999. Rousseau juge de Jean Jaques, Premier Dialogue

1776. Autel de la rêverie


Pour bien remplir le titre de ce recueil je l’aurois du commencer il y a soixante ans : car ma vie entiére n’a guére été qu’une longue réverie divisée en chapitres par mes promenades de chaque jour. Je le commence aujourdui quoique tard parce qu’il ne me reste plus rien de mieux à faire en ce monde.  Je sens déja mon imagination se glacer, touttes mes facultés s’affoiblir. Je m’attends à voir mes reveries devenir plus froides de jour en jour jusqu’à ce que l’ennui de les écrire m’en ôte le courage; ainsi mon livre si je le continue doit naturellement finir quand j’approcherai de la fin de ma vie.

Paris, 1776  — Ermenonville, 2 juillet 1999. Ébauches des Rêveries

1776. Oriflamme Rousseau


Toute la puissance humaine est sans force desormais contre moi. Et si j’avois des passions fougueuses je les pourrois satisfaire à mon aise et aussi publiquement qu’impunément. Car il est clair que redoutant plus que la mort toute explication avec moi ils l’éviteront à quelque prix que ce puisse être. D’ailleurs que me feront-ils, m’arrêteront-ils, c’est tout ce que je demande et je ne peux l’obtenir. Me tourmenteront-ils ; ils changeront l’espèce de mes souffrances, mais ils ne les augmenteront pas ; me feront-ils mourir. Oh qu’ils s’en garderont bien. Ce seroit finir mes peines. Maitre et Roi sur la terre tous ceux qui m’entourent sont à ma merci, je peux tout sur eux et ils ne peuvent plus rien sur moi.

Paris, 1776 — Chambéry, 4 juillet 1998. Ébauches des Rêveries