1765, septembre. La lapidation


Je fus prêché en chaire, nommé l’antechrist, et poursuivi dans la campagne comme un Loup-garou. Mon habit d’Armenien servoit de renseignement à la populace; j’en sentois cruellement l’inconvenient; mais le quitter dans ces circonstances me sembloit une lâcheté. Je ne pus m’y résoudre, et je me promenois tranquillement dans le pays avec mon caffetan et mon bonnet fourré entouré des huées de la canaille et quelquefois de ses cailloux. Plusieurs fois en passant devant des maisons, j’entendois dire à ceux qui les habitoient : apportez-moi mon fusil, que je lui tire dessus. Je n’en allois pas plus vîte ; ils n’en étoient que plus furieux ; mais ils s’en tinrent toujours aux menaces ; du moins pour l’article des armes à feu.

Môtiers, septembre 1765 — Môtiers, 17 août 1997. Les Confessions, Livre douzième

1765, septembre. Chambre de Rousseau


Je prenois donc en quelque sorte congé de mon Siécle et de mes contemporains, et je faisois mes adieux au monde en me confinant dans cette Ile pour le reste de mes jours; car telle étoit ma résolution, et c’étoit là que je comptois executer enfin le grand projet de cette vie oiseuse auquel j’avois inutilement consacré jusqu’alors tout le peu d’activité que le Ciel m’avoit départie. Cette Ile alloit devenir pour moi celle de Papimanie, ce bien-heureux pays où l’on dort. Où l’on fait plus, où l’on fait nulle chose. Ce plus étoit tout pour moi; car j’ai toujours peu regretté le sommeil; l’oisiveté me suffit, et pourvu que je ne fasse rien, j’aime encor mieux rêver éveillé qu’en songe. L’age des projets romanesques étant passé, et la fumée de la gloriole m’ayant plus étourdi que flaté, il ne me restoit pour derniére espérance que celle de vivre sans gêne dans un loisir éternel. C’est la vie des bienheureux dans l’autre monde, et j’en faisois desormais mon bonheur suprême dans celui-ci.

Île de Saint-Pierre, septembre 1765 — Île de Saint-Pierre, 29 septembre 1997. Les Confessions, Livre douzième

1765, septembre. La loupe


En consequence de ce beau projet, tous les matins après le déjeuné, que nous faisions tous ensemble, j’allois une loupe à la main et mon Systema naturœ sous le bras visitter un canton de l’Isle, que j’avois pour cet effet divisée en petits quarrés dans l’intention de les parcourrir l’un après l’autre en chaque saison. Rien n’est plus singulier que les ravissemens, les extases que j’éprouvois à chaque observation que je faisois sur la structure et l’organisation vegetale, et sur le jeu des parties sexuelles dans la fructification, dont le système étoit alors tout à fait nouveau pour moi. La distinction des caractéres génériques, dont je n’avois pas auparavant la moindre idée, m’enchantoit en les vérifiant sur les espéces communes en attendant qu’il s’en offrit à moi de plus rares.

Île de Saint-Pierre, septembre 1765 — Île de Saint-Pierre, 29 septembre 1997. Les Rêveries du promeneur solitaire, Cinquième Promenade

1765, septembre. La barque


L’exercice que j’avois fait dans la matinée et la bonne humeur qui en est inseparable me rendoient le repos du diné très agréable; mais quand il se prolongeoit trop et que le beau tems m’invitoit, je ne pouvois si longtems attendre, et pendant qu’on étoit encore à table je m’esquivois et j’allois me jetter seul dans un batteau que je conduisois au milieu du lac quand l’eau étoit calme, et là, m’étendant tout de mon long dans le bateau les yeux tournés vers le ciel, je me laissois aller et dériver lentement au gré de l’eau quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans mille reveries confuses mais délicieuses, et qui sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant ne laissoient pas d’être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j’avois trouvé de plus doux dans ce qu’on appelle les plaisirs de la vie.

Île de Saint-Pierre, septembre  1765 — Île de Saint-Pierre, 29 septembre 1997. Les Rêveries du promeneur solitaire, Cinquième Promenade

1765, octobre. L’embarquement des lapins


Je donnai cette idée au Receveur qui fit venir de Neufchatel des Lapins males et femelles et nous allames en grande pompe, sa femme, une de ses sœurs, Therese et moi, les établir dans la petite Isle, où ils commençoient à peupler avant mon depart et où ils auront prospéré sans doute s’ils ont pu soutenir la rigueur des hivers. La fondation de cette petite Colonie fut une fête. Le pilote des argonautes n’étoit pas plus fier que moi menant en triomphe la compagnie et les lapins de la grande Isle à la petite, et je notois avec orgueil que la Receveuse qui redoutoit l’eau à l’excés et s’y trouvoit toujours mal, s’embarqua sous ma conduite avec confiance et ne montra nulle peur durant la traversée.

Île de Saint-Pierre, octobre 1765 — Île de Saint-Pierre, 29 septembre 1997. Les Rêveries du promeneur solitaire, Cinquième Promenade

1765, octobre. Les pommes


A ces amusemens, j’en joignois un qui me rappelloit la douce vie des Charmettes, et auquel la saison m’invitoit particuliérement. C’étoit un détail de soins rustiques pour la recolte des legumes et des fruits, et que nous nous faisions un plaisir Therese et moi de partager avec la Receveuse et sa famille. Je me souviens qu’un Bernois nommé M. Kirkebergher m’étant venu voir, me trouva perché sur un grand arbre, un sac attaché autour de ma ceinture et déja si plein de pommes que je ne pouvois plus me remuer. Je ne fus pas fâché de cette rencontre et de quelques autres pareilles. J’esperois que les Bernois, témoins de l’emploi de mes loisirs, ne songeroient plus à en troubler la tranquillité et me laisseroient en paix dans ma solitude. J’aurois bien mieux aimé y être confiné par leur volonté que par la mienne : j’aurois été plus assuré de n’y point voir troubler mon repos.

Île de Saint-Pierre, octobre 1765 — Environs de Montmorency, 13 octobre 1997. Les Confessions, Livre douzième

1767. La digitale pourpre


Comment en suis-je venu là ? Car j’étois bien loin de cette disposition paisible au premier soupçon du complot dont j’étois enlacé depuis longtems sans m’en être aucunement apperçu. Cette decouverte nouvelle me bouleversa. L’infamie et la trahison me surprirent au dépourvu. Quelle ame honnête est préparée à de tels genres de peines, il faudroit les mériter pour les prévoir. Je tombai dans tous les pieges qu’on creusa sous mes pas, l’indignation, la fureur, le délire s’emparerent de moi, je perdis la tramontane, ma tête se bouleversa, et dans les ténébres horribles où l’on n’a cessé de me tenir plongé je n’apperçus plus ni lueur pour me conduire, ni appui, ni prise où je pusse me tenir ferme et resister au desespoir qui m’entrainoit. Comment vivre heureux et tranquille dans cet état affreux? J’y suis pourtant encore et plus enfoncé que jamais,et j’y ai retrouvé le calme et la paix et j’y vis heureux et tranquille et j’y ris des incroyables tourmens que mes persecuteurs se donnent sans cesse tandis que je reste en paix, occupé de fleurs, d’etamines et d’enfantillages et que je ne songe pas même à eux.

Wootton, 1767 — Wootton, 22 juillet 1997. Les Rêveries du promeneur solitaire, Huitième Promenade

1769. Ferme de Monquin


On a recommandé à tout ce qui l’entoure de veiller particulierement à ce qu’il peut écrire. On a même tâché de lui en ôter les moyens, et l’on étoit parvenu dans la retraite où on l’avoit attiré en Dauphiné à écarter de lui toute encre lisible, en sorte qu’il ne put trouver sous ce nom que de l’eau legerement teinte, qui même en peu de tems perdoit toute sa couleur. Malgré toutes ces précautions le drole est encore parvenu à écrire ses mémoires qu’il appelle ses confessions et que nous appellons ses mensonges : avec de l’encre de la Chine, à laquelle on n’avoit pas songé : mais si l’on ne peut l’empêcher de barbouiller du papier à son aise, on l’empêche au moins de faire circuler son venin : car aucun chiffon, ni petit, ni grand, pas un billet de deux lignes ne peut sortir de ses mains sans tomber à l’instant même dans celles des gens établis pour tout recueillir.

Monquin, 1769 — Monquin, 12 juillet 1999. Rousseau juge de Jean Jaques, Premier Dialogue

1776. Autel de la rêverie


Pour bien remplir le titre de ce recueil je l’aurois du commencer il y a soixante ans : car ma vie entiére n’a guére été qu’une longue réverie divisée en chapitres par mes promenades de chaque jour. Je le commence aujourdui quoique tard parce qu’il ne me reste plus rien de mieux à faire en ce monde.  Je sens déja mon imagination se glacer, touttes mes facultés s’affoiblir. Je m’attends à voir mes reveries devenir plus froides de jour en jour jusqu’à ce que l’ennui de les écrire m’en ôte le courage; ainsi mon livre si je le continue doit naturellement finir quand j’approcherai de la fin de ma vie.

Paris, 1776  — Ermenonville, 2 juillet 1999. Ébauches des Rêveries

1776. Oriflamme Rousseau


Toute la puissance humaine est sans force desormais contre moi. Et si j’avois des passions fougueuses je les pourrois satisfaire à mon aise et aussi publiquement qu’impunément. Car il est clair que redoutant plus que la mort toute explication avec moi ils l’éviteront à quelque prix que ce puisse être. D’ailleurs que me feront-ils, m’arrêteront-ils, c’est tout ce que je demande et je ne peux l’obtenir. Me tourmenteront-ils ; ils changeront l’espèce de mes souffrances, mais ils ne les augmenteront pas ; me feront-ils mourir. Oh qu’ils s’en garderont bien. Ce seroit finir mes peines. Maitre et Roi sur la terre tous ceux qui m’entourent sont à ma merci, je peux tout sur eux et ils ne peuvent plus rien sur moi.

Paris, 1776 — Chambéry, 4 juillet 1998. Ébauches des Rêveries

1776, 24 octobre. Picris Hierocioides


Le jeudi 24 Octobre 1776 je suivis après diner les boulevards jusqu’à la rue du chemin-verd par laquelle je gagnai les hauteurs de Menil-montant, et de là prenant les sentiers à travers les vignes et les prairies, je traversai jusqu’à Charonne le riant paysage qui sépare ces deux villages, puis je fis un détour pour revenir par les mêmes prairies en prenant un autre chemin. Je m’amusois à les parcourir avec ce plaisir et cet intérest que m’ont toujours donné les sites agréables, et m’arrêtant quelques fois à fixer des plantes dans la verdure. J’en apperçus deux que je voyois assez rarement autour de Paris et que je trouvai très abondantes dans ce canton-là. L’une est la Picris hieracioides de la famille des composées, et l’autre le Bupleurum falcatum de celle des ombelliféres.

Paris, 24 octobre 1776 — Région parisienne, 19 octobre 1997. Les Rêveries du promeneur solitaire, Deuxième Promenade

1776, 24 octobre. La vigne


Depuis quelques jours on avoit achevé la vendange ; les promeneurs de la ville s’étoient déja retirés ; les paysans aussi quittoient les champs jusques aux travaux d’hiver. La campagne encor verte et riante, mais défeuillée en partie et déja presque deserte, offroit par tout l’image de la solitude et des approches de l’hiver. Il resultoit de son aspect un mélange d’impression douce et triste trop analogue à mon age et à mon sort pour que je ne m’en fisse pas l’application.

Paris, 24 octobre 1776 — Paris, 27 octobre 1997. Les Rêveries  du promeneur solitaire, Deuxième Promenade

1776, 24 octobre. Le chien danois


J’étois sur les six heures à la descente de Menilmontant presque vis-à-vis du galant jardinier, quand des personnes qui marchoient devant moi s’étant tout à coup brusquement écartées je vis fondre sur moi un gros chien danois qui s’élançant à toutes jambes devant un carrosse n’eut pas même le tems de retenir sa course ou de se détourner quand il m’apperçut. Je jugeai que le seul moyen que j’avois d’éviter d’étre jetté par terre étoit de faire un grand saut si juste que le chien passât sous moi tandis que je serois en l’air.

Paris, 24 octobre 1776 — Paris, 29 juin 1998. Les Rêveries du promeneur solitaire, Deuxième Promenade

1776, 24 octobre. Les jeunes gens


Je ne sentis ni le coup, ni la chute, ni rien de ce qui s’ensuivit jusqu’au moment où je revins à moi. Il étoit presque nuit quand je repris connoissance. Je me trouvai entre les bras de trois ou quatre jeunes gens qui me racontérent ce qui venoit de m’arriver. Le Chien danois n’ayant pu retenir son élan s’étoit précipité sur mes deux jambes et me choquant de sa masse et de sa vitesse m’avoit fait tomber la tête en avant : la machoire supérieure portant tout le poids de mon corps avoit frappé sur un pavé très raboteux, et la chute avoit été d’autant plus violente qu’étant à la descente, ma tête avoit donné plus bas que mes pieds.

Paris, 24 octobre 1776 — Paris, 10 mai 1998. Les Rêveries du promeneur solitaire, Deuxième Promenade

1776, 24 octobre. La nuit


La nuit s’avançoit. J’apperçus le ciel, quelques étoiles, et un peu de verdure. Cette prémiére sensation fut un moment délicieux. Je ne me sentois encor que par là. Je naissois dans cet instant à la vie, et il me sembloit que je remplissois de ma legere existence tous les  objets que j’appercevois. Tout entier au moment présent je ne me souvenois de rien ; je n’avois nulle notion distincte de mon individu, pas la moindre idée de ce qui venoit de m’arriver ; je ne savois ni qui j’étois ni où j’étois; je ne sentois ni mal, ni crainte, ni inquietude. Je voyois couler mon sang comme j’aurois vu couler un ruisseau, sans songer seulement que ce sang m’appartint en aucune sorte. Je sentois dans tout mon être un calme ravissant auquel chaque fois que je me le rappelle je ne trouve rien de comparable dans toute l’activité des plaisirs connus.

Paris, 24 octobre 1776 — Paris, carrefour Oberkampf/Saint-Maur, 24 octobre 1997. Les Rêveries du promeneur solitaire, Deuxième Promenade

1776, 24 octobre. Centre de secours Rousseau


Les cris de ma femme en me voyant me firent comprendre que j’étois plus maltraité que je ne pensois. Je passai la nuit sans connoitre encore et sentir mon mal. Voici ce que je sentis et trouvai le lendemain. J’avois là lévre supérieure fendue en dedans jusqu’au nés, en dehors la peau l’avoit mieux garantie et empéchoit la totale separation, quatre dents enfoncées à la machoire supérieure, toute la partie du visage qui la couvre extrémement enflée et meurtrie, le pouce droit foulé et très gros, le pouce gauche griévement blessé, le bras gauche foulé, le genou gauche aussi trés enflé et qu’une contusion forte et douloureuse empêchoit totalement de pliér. Mais avec tout ce fracas rien de brisé, pas même une dent, bonheur qui tient du prodige dans une chute comme celle-là. Voila très fidellement l’histoire de mon accident.

Paris, 24 octobre 1776 — Paris, 20 février 2000. Les Rêveries du promeneur solitaire, Deuxième Promenade