Chambéry

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On a bordé le chemin d’un parapet pour prévenir les malheurs : cela faisoit que je pouvois contempler au fond et gagner des vertiges tout à mon aise ; car ce qu’il y a de plaisant dans mon gout pour les lieux escarpés est qu’ils me font tourner la tête, et j’aime beaucoup ce tournoyement pourvu que je sois en sureté. Bien appuyé sur le parapet j’avançois le nez, et je restois là des heures entiéres, entrevoyant de tems en tems cette écume et cette eau bleue dont j’entendois le mugissement à travers les cris des corbeaux et des oiseaux de proye qui voloient de roche en roche et de broussaille en broussaille à cent toises au dessous de moi. Dans les endroits où la pente étoit assez unie et la broussaille assez claire pour laisser passer des cailloux, j’en allois chercher au loin d’aussi gros que je les pouvois porter, je les rassemblois sur le parapet en pile ; puis les lançant l’un après l’autre, je me delectois à les voir rouler, bondir et voler en mille éclats avant que d’atteindre le fond du précipice.

Chailles, septembre 1731 — Gorges du Fier, 18 juillet 1999. Les Confessions, Livre quatrième

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Je logeai chez moi, c’est à dire chez Maman; mais je ne retrouvai pas ma chambre d’Annecy. Plus de jardin, plus de ruisseau, plus de paysage. La maison qu’elle occupoit étoit sombre et triste, et ma chambre étoit la plus sombre et la plus triste de la maison. Un mur pour vue, un cul-de-sac pour rue, peu d’air, peu de jour, peu d’espace, des grillons, des rats, des planches pourries; tout cela ne faisoit pas une plaisante habitation. Mais j’étois chez elle, auprès d’elle, sans cesse à mon bureau ou dans sa chambre, je m’appercevois peu de la laideur de la mienne, je n’avois pas le tems d’y rêver.

Chambéry, septembre 1731 — Chambéry, 12 juillet 1999. Les Confessions, Livre cinquième

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Une autre liaison du même tems n’est pas éteinte, et me leurre encore de cet espoir du bonheur temporel qui meurt si difficilement dans le cœur de l’homme. M. de Conzié gentilhomme savoyard, alors jeune et aimable eut la fantaisie d’apprendre la musique, ou plustôt de faire connoissance avec celui qui l’enseignoit. Avec de l’esprit, et du gout pour les belles connoissances M. de Conzié avoit une douceur de caractére qui le rendoit très liant, et je l’étois beaucoup moi-même pour les gens en qui je la trouvois. La liaison fut bientôt faite. Le germe de littérature et de philosophie qui commençoit à fermenter dans ma tête et qui n’attendoit qu’un peude culture et d’émulation pour se développer tout à fait, les trouvoit en lui. M. de Conzié avoit peu de disposition pour la musique ; ce fut un bien pour moi : les heures des leçons se passoient à toute autre chose qu’à solfier.

Chambéry, 1733 — Paris,1er juillet 1999. Les Confessions, Livre cinquième

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Le lendemain j’en parlois avec Maman dans l’affliction la plus vive et la plus sincére, et tout d’un coup au milieu de l’entretien j’eus la vile et indigne pensée que j’héritois de ses nippes et surtout d’un bel habit noir qui m’avoit donné dans la vue. Je le pensai, par consequent, je le dis ; car près d’elle c’étoit pour moi la même chose. Rien ne lui fit mieux sentir la perte qu’elle avoit faite que ce lâche et odieux mot, le desinteressement et la noblesse d’ame étant des qualités que le défunt avoit éminemment possédées. La pauvre femme sans rien répondre se tourna de l’autre côté et se mit à pleurer. Chéres et precieuses larmes ! Elles furent entendues,et coulérent toutes dans mon cœur ; elles y lavérent jusqu’aux derniéres traces d’un sentiment bas et malhonnête ; il n’y en est jamais entré depuis ce tems-là.

Chambéry, 13 mars 1734 — Paris, 16 juin 1998. Les Confessions, Livre cinquième

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En lisant chaque Auteur, je me fis une loi d’adopter et suivre toutes ses idées sans y mêler les miennes ni celles d’un autre, et sans jamais disputer avec lui. Je me dis, commençons par me faire un magasin d’idées, vrayes où fausses, mais nettes, en attendant que ma tête en soit assez fournie pour pouvoir les comparer et choisir. Cette methode n’est pas sans inconvénient, je le sais, mais elle m’a reussi dans l’objet de m’instruire. Au bout de quelques années passées à ne penser exactement que d’après autrui, sans réfléchir, pour ainsi dire, et presque sans raisonner, je me suis trouvé un assez grand fond d’aquis pour me suffire à moi-même et penser sans le secours d’autrui.

Chambéry, 1737 — Chambéry, 4 juillet 1998. Les Confessions, Livre sixième

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Toute la puissance humaine est sans force desormais contre moi. Et si j’avois des passions fougueuses je les pourrois satisfaire à mon aise et aussi publiquement qu’impunément. Car il est clair que redoutant plus que la mort toute explication avec moi ils l’éviteront à quelque prix que ce puisse être. D’ailleurs que me feront-ils, m’arrêteront-ils, c’est tout ce que je demande et je ne peux l’obtenir. Me tourmenteront-ils ; ils changeront l’espèce de mes souffrances, mais ils ne les augmenteront pas ; me feront-ils mourir. Oh qu’ils s’en garderont bien. Ce seroit finir mes peines. Maitre et Roi sur la terre tous ceux qui m’entourent sont à ma merci, je peux tout sur eux et ils ne peuvent plus rien sur moi.

Paris, 1776 — Chambéry, 4 juillet 1998. Ébauches des Rêveries

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