1728, 15 mars. Le cousin Bernard


Il étoit, lui, un garçon du haut : moi, chetif apprentif, je n’étois plus qu’un enfant de St. Gervais. Il n’y avoit plus entre nous d’égalité malgré la naissance ; c’étoit déroger que de me fréquenter. Cependant les liaisons ne cesserent point tout à fait entre nous, et comme c’étoit un garçon d’un bon naturel, il suivoit quelquefois son cœur malgré les leçons de sa mere. Instruit de ma resolution, il accourut, non pour m’en dissuader ou la partager, mais pour jetter par de petits présens quelque agrément dans ma fuite ; car mes propres ressources ne pouvoient me mener fort loin.

Confignon, 15 mars 1728 — Confignon, 15 mars 1998. Les Confessions, Livre premier

1728, 15 mars. L’arbre en fleurs


Autant le moment où l’effroi me suggera le projet de fuir m’avoit paru triste, autant celui où je l’executai me parut charmant. Encore enfant quitter mon pays, mes parens, mes appuis, mes ressources, laisser un apprentissage à moitié fait sans savoir mon métier assez pour en vivre; me livrer aux horreurs de la misére sans voir aucun moyen d’en sortir; dans l’age de la foiblesse et de l’innocence m’exposer à toutes les tentations du vice et du desespoir; chercher au loin les maux, les erreurs, les piéges, l’esclavage et la mort, sous un joug bien plus inflexible que celui que je n’avois pu souffrir ; c’étoit là ce que j’allois faire, c’étoit la perspective que j’aurois dû envisager.

Confignon, 15 mars 1728 — Confignon, 16 mars 1998. Les Confessions, Livre second