1736, printemps. Musée des Charmettes


Ici commence le court bonheur de ma vie; ici viennent les paisibles mais rapides momens qui m’ont donné le droit de dire que j’ai vécu. Momens précieux et si regrettés, ah recommencez pour moi vôtre aimable cours; coulez plus lentement dans mon souvenir s’il est possible, que vous ne fites réellement dans votre fugitive succession. Comment ferai-je pour prolonger à mon gré ce récit si touchant et si simple; pour redire toujours les mêmes choses, et n’ennuyer pas plus mes lecteurs en les répétant que je ne m’ennuyois moi-même en les recommençant sans cesse? Encore si tout cela consistoit en faits, en actions, en paroles, je pourrois le décrire et le rendre, en quelque façon : mais comment dire ce qui n’étoit ni dit, ni fait, ni pensé même, mais goûté, mais senti, sans que je puisse énoncer d’autre objet de mon bonheur que ce sentiment même.

Chambéry, Les Charmettes, printemps 1736 — Chambéry, Les Charmettes, 12 juillet 1999. Les Confessions, Livre sixième

1736, printemps. La pervenche


Je donnerai de ces souvenirs un seul éxemple qui pourra faire juger de leur force et de leur vérité. Le prémier jour que nous allames coucher aux Charmettes, Maman étoit en chaise à porteurs, et je la suivois à pied. Le chemin monte, elle étoit assez pesante, et craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié chemin pour faire le reste à pied. En marchant elle vit quelque chose de bleu dans la haye et me dit : voila de la pervenche encore en fleur. Je n’avois jamais vû de la pervenche, je ne me baissai pas pour l’examiner, et j’ai la vue trop courte pour distinguer à terre les plantes de ma hauteur. Je jettai seulement en passant un coup d’œil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j’aye revû de la pervenche, ou que j’y aye fait attention.

Chambéry, Les Charmettes, printemps 1736 — Chambéry, Les Charmettes, 4 juillet 1998. Les Confessions, Livre sixième

1737. Les pierres lancées


Je me demandois : en quel état suis-je? Si je mourois à l’instant-même, serois-je danné? Selon mes Jansenistes la chose étoit indubitable; mais selon ma conscience il me paroissoit que non. Toujours craintif, en flotant dans cette cruelle incertitude j’avois recours pour en sortir aux expédiensles plus risibles, et pour lesquels je ferois volontiers enfermer un homme si je lui en voyois faire autant. Un jour rêvant à ce triste sujet je m’exerceois machinalement à lancer des pierres contre les troncs des arbres, et cela avec mon addresse ordinaire, c’est à dire, sans presque en toucher aucun. Tout au milieu de ce bel exercice, je m’avisai de m’en faire une espéce de pronostic pour calmer mon inquiétude. Je me dis, je m’en vais jetter cette pierre contre l’arbre qui est vis à vis de moi. Si je le touche, signe de salut ; si je le manque, signe de dannation. Tout en disant ainsi je jette ma pierre d’une main tremblante et avec un horrible battement de cœur, mais si heureusement qu’elle va frapper au beau milieu de l’arbre ; ce qui véritablement n’étoit pas difficile; car j’avois eu soin de le choisir fort gros et fort près.

Chambéry, Les Charmettes, 1737 — Rolle, 14 août 1997. Les Confessions, Livre sixième