Plus près de Chamberi j’eus un spectacle semblable en sens contraire. Le chemin passe au pied de la plus belle cascade que je vis de mes jours. La montagne est tellement escarpée que l’eau se détache net et tombe en arcade assez loin pour qu’on puisse passer entre la cascade et la roche, quelquefois sans être mouillé. Mais si l’on ne prend bien ses mesures on y est aisément trompé, comme je le fus : car à cause de l’extréme hauteur l’eau se divise et tombe en poussiére, et lorsqu’on approche un peu trop de ce nuage, sans s’appercevoir d’abord qu’on se mouille, à l’instant on est tout trempé. J’arrive enfin, je la revois. Elle n’étoit pas seule. M. l’Intendant général étoit chez elle au moment que j’entrai. Sans me parler elle me prend par la main et me présente à lui avec cette grace qui lui ouvroit tous les cœurs ; le voila, Monsieur, ce pauvre jeune homme ; daignez le proteger aussi longtems qu’il le méritera, je ne suis plus en peine de lui pour le reste de sa vie.
Cascade de Couz, septembre 1731 — Cascade de Couz, 12 juillet 1999. Les Confessions, Livre quatrième