1730, 1er juillet. Le gué


L’effet de l’electricité n’est pas plus prompt que celui que ces mots firent sur moi. En m’élançant sur le cheval de Mlle de Graffenried je tremblois de joye, et quand il fallut l’embrasser pour me tenir, le cœur me battoit si fort qu’elle s’en apperçut; elle me dit que le sien lui battoit aussi par la frayeur de tomber; c’étoit presque dans ma posture, une invitation de vérifier la chose; je n’osai jamais, et durant tout le trajet mes deux bras lui servirent de ceinture, très serrée à la vérité; mais sans se déplacer un moment. Telle femme qui lira ceci me souffletteroit volontiers, et n’auroit pas tort.

Région d’Annecy, 1er juillet 1730 — Région d’Annecy, 7 juin 1998. Les Confessions, Livre troisième

1730, 1er juillet 1730. L’idylle de Thônes


Le doux souvenir de cette journée ne coûtoit rien à ces aimables filles; la tendre union qui régnoit entre nous trois valloit des plaisirs plus vifs et n’eut pu subsister avec eux : nous nous aimions sans mistére et sans honte, et nous voulions nous aimer toujours ainsi. L’innocence des mœurs a sa volupté qui vaut bien l’autre, parce qu’elle n’a point d’intervalle et qu’elle agit continuellement. Pour moi je sais que la mémoire d’un si beau jour me touche plus, me charme plus, me revient plus au cœur que celle d’aucuns plaisirs que j’aye goutés en ma vie. Je ne savois pas trop bien ce que je voulois à ces deux charmantes personnes, mais elles m’intéressoient beaucoup toutes deux.

Thônes, 1er juillet 1730 — Région d’Annecy, 7 juin 1998. Les Confessions, Livre quatrième

1730, juillet. Les larmes


Dans ce voyage de Vevai je me livrois en suivant ce beau rivage à la plus douce mélancolie. Mon cœur s’élançoit avec ardeur à mille félicités innocentes; je m’attendrissois, je soupirois et pleurois comme un enfant. Combien de fois m’arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur une grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans l’eau ?

Vevey, juillet 1730 — Rolle, Lac Léman, 12 août 1997. Les Confessions, Livre quatrième

1731, septembre. Il y est passé


La chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie dont j’ai perdu la mémoire est de n’avoir pas fait des journaux de mes voyages. Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j’ose ainsi dire, que dans ceux que j’ai faits seul et à pied. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées : je ne puis presque penser quand je reste en place ; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit.
La vue de la campagne, la succession des aspects agréables, le grand air, le grand appetit, la bonne santé que je gagne en marchant, la liberté du cabaret, l’éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance, de tout ce qui me rappelle à ma situation, tout cela dégage mon ame, me donne une plus grande audace de penser, me jette en quelque sorte dans l’immensité des êtres pour les combiner, les choisir, me les approprier à mon gré sans gêne et sans crainte. Je dispose en maitre de la nature entiére ; mon cœur errant d’objet en objet s’unit, s’identifie à ceux qui le flatent, s’entoure d’images charmantes, s’enivre de sentimens délicieux.

de Paris à Lyon, septembre 1731Saint-Cergue, 6 septembre 1998. Les Confessions, Livre quatrième

1731, septembre. Quai Jean-Jacques Rousseau à Lyon


Je me promenois dans une sorte d’extase livrant mes sens et mon cœur à la joüissance de tout cela, et soupirant seulement un peu du regret d’en joüir seul. Absorbé dans ma douce rêverie je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade sans m’appercevoir que j’étois las. Je m’en apperçus enfin. Je me couchai voluptueusement sur la tablette d’une espéce de niche ou de fausse porte enfoncée dans un mur de terrasse : le ciel de mon lit étoit formé par les têtes des arbres, un rossignol étoit précisement au dessus de moi; je m’endormis à son chant ; mon sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il étoit grand jour : mes yeux en s’ouvrant virent l’eau,la verdure, un paysage admirable.

Lyon, septembre 1731 — Lyon, 21 septembre 1997. Les Confessions, Livre quatrième

1731, septembre. Le gouffre


On a bordé le chemin d’un parapet pour prévenir les malheurs : cela faisoit que je pouvois contempler au fond et gagner des vertiges tout à mon aise ; car ce qu’il y a de plaisant dans mon gout pour les lieux escarpés est qu’ils me font tourner la tête, et j’aime beaucoup ce tournoyement pourvu que je sois en sureté. Bien appuyé sur le parapet j’avançois le nez, et je restois là des heures entiéres, entrevoyant de tems en tems cette écume et cette eau bleue dont j’entendois le mugissement à travers les cris des corbeaux et des oiseaux de proye qui voloient de roche en roche et de broussaille en broussaille à cent toises au dessous de moi. Dans les endroits où la pente étoit assez unie et la broussaille assez claire pour laisser passer des cailloux, j’en allois chercher au loin d’aussi gros que je les pouvois porter, je les rassemblois sur le parapet en pile ; puis les lançant l’un après l’autre, je me delectois à les voir rouler, bondir et voler en mille éclats avant que d’atteindre le fond du précipice.

Chailles, septembre 1731 — Gorges du Fier, 18 juillet 1999. Les Confessions, Livre quatrième

1731, septembre. La cascade de Couz


Plus près de Chamberi j’eus un spectacle semblable en sens contraire. Le chemin passe au pied de la plus belle cascade que je vis de mes jours. La montagne est tellement escarpée que l’eau se détache net et tombe en arcade assez loin pour qu’on puisse passer entre la cascade et la roche, quelquefois sans être mouillé. Mais si l’on ne prend bien ses mesures on y est aisément trompé, comme je le fus : car à cause de l’extréme hauteur l’eau se divise et tombe en poussiére, et lorsqu’on approche un peu trop de ce nuage, sans s’appercevoir d’abord qu’on se mouille, à l’instant on est tout trempé. J’arrive enfin, je la revois. Elle n’étoit pas seule. M. l’Intendant général étoit chez elle au moment que j’entrai. Sans me parler elle me prend par la main et me présente à lui avec cette grace qui lui ouvroit tous les cœurs ; le voila, Monsieur, ce pauvre jeune homme ; daignez le proteger aussi longtems qu’il le méritera, je ne suis plus en peine de lui pour le reste de sa vie.

Cascade de Couz, septembre 1731 — Cascade de Couz, 12 juillet 1999. Les Confessions, Livre quatrième

1731, septembre. Maison du Comte de Saint-Laurent


Je logeai chez moi, c’est à dire chez Maman; mais je ne retrouvai pas ma chambre d’Annecy. Plus de jardin, plus de ruisseau, plus de paysage. La maison qu’elle occupoit étoit sombre et triste, et ma chambre étoit la plus sombre et la plus triste de la maison. Un mur pour vue, un cul-de-sac pour rue, peu d’air, peu de jour, peu d’espace, des grillons, des rats, des planches pourries; tout cela ne faisoit pas une plaisante habitation. Mais j’étois chez elle, auprès d’elle, sans cesse à mon bureau ou dans sa chambre, je m’appercevois peu de la laideur de la mienne, je n’avois pas le tems d’y rêver.

Chambéry, septembre 1731 — Chambéry, 12 juillet 1999. Les Confessions, Livre cinquième

1733. Monsieur de Conzié


Une autre liaison du même tems n’est pas éteinte, et me leurre encore de cet espoir du bonheur temporel qui meurt si difficilement dans le cœur de l’homme. M. de Conzié gentilhomme savoyard, alors jeune et aimable eut la fantaisie d’apprendre la musique, ou plustôt de faire connoissance avec celui qui l’enseignoit. Avec de l’esprit, et du gout pour les belles connoissances M. de Conzié avoit une douceur de caractére qui le rendoit très liant, et je l’étois beaucoup moi-même pour les gens en qui je la trouvois. La liaison fut bientôt faite. Le germe de littérature et de philosophie qui commençoit à fermenter dans ma tête et qui n’attendoit qu’un peude culture et d’émulation pour se développer tout à fait, les trouvoit en lui. M. de Conzié avoit peu de disposition pour la musique ; ce fut un bien pour moi : les heures des leçons se passoient à toute autre chose qu’à solfier.

Chambéry, 1733 — Paris,1er juillet 1999. Les Confessions, Livre cinquième

1734, 13 mars. Claude Anet


Le lendemain j’en parlois avec Maman dans l’affliction la plus vive et la plus sincére, et tout d’un coup au milieu de l’entretien j’eus la vile et indigne pensée que j’héritois de ses nippes et surtout d’un bel habit noir qui m’avoit donné dans la vue. Je le pensai, par consequent, je le dis ; car près d’elle c’étoit pour moi la même chose. Rien ne lui fit mieux sentir la perte qu’elle avoit faite que ce lâche et odieux mot, le desinteressement et la noblesse d’ame étant des qualités que le défunt avoit éminemment possédées. La pauvre femme sans rien répondre se tourna de l’autre côté et se mit à pleurer. Chéres et precieuses larmes ! Elles furent entendues,et coulérent toutes dans mon cœur ; elles y lavérent jusqu’aux derniéres traces d’un sentiment bas et malhonnête ; il n’y en est jamais entré depuis ce tems-là.

Chambéry, 13 mars 1734 — Paris, 16 juin 1998. Les Confessions, Livre cinquième

1736, printemps. Musée des Charmettes


Ici commence le court bonheur de ma vie; ici viennent les paisibles mais rapides momens qui m’ont donné le droit de dire que j’ai vécu. Momens précieux et si regrettés, ah recommencez pour moi vôtre aimable cours; coulez plus lentement dans mon souvenir s’il est possible, que vous ne fites réellement dans votre fugitive succession. Comment ferai-je pour prolonger à mon gré ce récit si touchant et si simple; pour redire toujours les mêmes choses, et n’ennuyer pas plus mes lecteurs en les répétant que je ne m’ennuyois moi-même en les recommençant sans cesse? Encore si tout cela consistoit en faits, en actions, en paroles, je pourrois le décrire et le rendre, en quelque façon : mais comment dire ce qui n’étoit ni dit, ni fait, ni pensé même, mais goûté, mais senti, sans que je puisse énoncer d’autre objet de mon bonheur que ce sentiment même.

Chambéry, Les Charmettes, printemps 1736 — Chambéry, Les Charmettes, 12 juillet 1999. Les Confessions, Livre sixième

1736, printemps. La pervenche


Je donnerai de ces souvenirs un seul éxemple qui pourra faire juger de leur force et de leur vérité. Le prémier jour que nous allames coucher aux Charmettes, Maman étoit en chaise à porteurs, et je la suivois à pied. Le chemin monte, elle étoit assez pesante, et craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié chemin pour faire le reste à pied. En marchant elle vit quelque chose de bleu dans la haye et me dit : voila de la pervenche encore en fleur. Je n’avois jamais vû de la pervenche, je ne me baissai pas pour l’examiner, et j’ai la vue trop courte pour distinguer à terre les plantes de ma hauteur. Je jettai seulement en passant un coup d’œil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j’aye revû de la pervenche, ou que j’y aye fait attention.

Chambéry, Les Charmettes, printemps 1736 — Chambéry, Les Charmettes, 4 juillet 1998. Les Confessions, Livre sixième

1737. Médiathèque Jean-Jacques Rousseau


En lisant chaque Auteur, je me fis une loi d’adopter et suivre toutes ses idées sans y mêler les miennes ni celles d’un autre, et sans jamais disputer avec lui. Je me dis, commençons par me faire un magasin d’idées, vrayes où fausses, mais nettes, en attendant que ma tête en soit assez fournie pour pouvoir les comparer et choisir. Cette methode n’est pas sans inconvénient, je le sais, mais elle m’a reussi dans l’objet de m’instruire. Au bout de quelques années passées à ne penser exactement que d’après autrui, sans réfléchir, pour ainsi dire, et presque sans raisonner, je me suis trouvé un assez grand fond d’aquis pour me suffire à moi-même et penser sans le secours d’autrui.

Chambéry, 1737 — Chambéry, 4 juillet 1998. Les Confessions, Livre sixième

1737. Les pierres lancées


Je me demandois : en quel état suis-je? Si je mourois à l’instant-même, serois-je danné? Selon mes Jansenistes la chose étoit indubitable; mais selon ma conscience il me paroissoit que non. Toujours craintif, en flotant dans cette cruelle incertitude j’avois recours pour en sortir aux expédiensles plus risibles, et pour lesquels je ferois volontiers enfermer un homme si je lui en voyois faire autant. Un jour rêvant à ce triste sujet je m’exerceois machinalement à lancer des pierres contre les troncs des arbres, et cela avec mon addresse ordinaire, c’est à dire, sans presque en toucher aucun. Tout au milieu de ce bel exercice, je m’avisai de m’en faire une espéce de pronostic pour calmer mon inquiétude. Je me dis, je m’en vais jetter cette pierre contre l’arbre qui est vis à vis de moi. Si je le touche, signe de salut ; si je le manque, signe de dannation. Tout en disant ainsi je jette ma pierre d’une main tremblante et avec un horrible battement de cœur, mais si heureusement qu’elle va frapper au beau milieu de l’arbre ; ce qui véritablement n’étoit pas difficile; car j’avois eu soin de le choisir fort gros et fort près.

Chambéry, Les Charmettes, 1737 — Rolle, 14 août 1997. Les Confessions, Livre sixième

1737, 21 septembre. Le Pont du Gard


Après un déjeuné d’excellentes figues, je pris un guide et j’allai voir le Pont du Gard. C’étoit le premier ouvrage des Romains que j’eusse vu. Je m’attendois à voir un monument digne des mains qui l’avoient construit. Pour le coup l’objet passa mon attente, et ce fut la seule fois en ma vie. Il n’appartenoit qu’aux Romains de produire cet effet. L’aspect de ce simple et noble ouvrage me frappa d’autant plus qu’il est au milieu d’un desert où le silence et la solitude rendent l’objet plus frappant et l’admiration plus vive ; car ce prétendu pont n’etoit qu’un aqueduc. On se demande quelle force a transporté ces pierres énormes si loin de toute carriére, et a reuni les bras de tant de milliers d’hommes dans un lieu où il n’en habite aucun. Je parcourus les trois étages de ce superbe édifice que le respect m’empêchoit presque d’oser fouler sous mes pieds. Le retentissement de mes pas sous ces immenses voutes me faisoit croire entendre la forte voix de ceux qui les avoient bâties.

Pont du Gard, 21 septembre 1737 — Pont du Gard, 21 septembre 1999. Les Confessions, Livre sixième

1742, juillet. Mademoiselle Serre et Monsieur Genève


Elle n’avoit rien ni moi non plus ; nos situations étoient trop semblables pour que nous pussions nous unir, et dans les vues qui m’occupoient j’étois bien éloigné de songer au mariage. Elle m’apprit qu’un jeune négociant appellé M. Genève paroissoit vouloir s’attacher à elle. Je le vis chez elle une fois ou deux ; il me parut honnête homme, il passoit pour l’être. Persuadé qu’elle seroit heureuse avec lui, je desirai qu’il l’épousât, comme il a fait dans la suite ; et pour ne pas troubler leurs innocentes amours je me hâtai de partir, faisant pour le bonheur de cette charmante personne des vœux qui n’ont été exaucés ici bas que pour un tems, helas, bien court : car j’appris dans la suite qu’elle étoit morte au bout de deux ou trois ans de mariage.

Lyon, juillet 1742 — Genève, 3 mai 1998. Les Confessions, Livre septième