1736, printemps. La pervenche


Je donnerai de ces souvenirs un seul éxemple qui pourra faire juger de leur force et de leur vérité. Le prémier jour que nous allames coucher aux Charmettes, Maman étoit en chaise à porteurs, et je la suivois à pied. Le chemin monte, elle étoit assez pesante, et craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié chemin pour faire le reste à pied. En marchant elle vit quelque chose de bleu dans la haye et me dit : voila de la pervenche encore en fleur. Je n’avois jamais vû de la pervenche, je ne me baissai pas pour l’examiner, et j’ai la vue trop courte pour distinguer à terre les plantes de ma hauteur. Je jettai seulement en passant un coup d’œil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j’aye revû de la pervenche, ou que j’y aye fait attention.

Chambéry, Les Charmettes, printemps 1736 — Chambéry, Les Charmettes, 4 juillet 1998. Les Confessions, Livre sixième

1737. Médiathèque Jean-Jacques Rousseau


En lisant chaque Auteur, je me fis une loi d’adopter et suivre toutes ses idées sans y mêler les miennes ni celles d’un autre, et sans jamais disputer avec lui. Je me dis, commençons par me faire un magasin d’idées, vrayes où fausses, mais nettes, en attendant que ma tête en soit assez fournie pour pouvoir les comparer et choisir. Cette methode n’est pas sans inconvénient, je le sais, mais elle m’a reussi dans l’objet de m’instruire. Au bout de quelques années passées à ne penser exactement que d’après autrui, sans réfléchir, pour ainsi dire, et presque sans raisonner, je me suis trouvé un assez grand fond d’aquis pour me suffire à moi-même et penser sans le secours d’autrui.

Chambéry, 1737 — Chambéry, 4 juillet 1998. Les Confessions, Livre sixième

1737. Les pierres lancées


Je me demandois : en quel état suis-je? Si je mourois à l’instant-même, serois-je danné? Selon mes Jansenistes la chose étoit indubitable; mais selon ma conscience il me paroissoit que non. Toujours craintif, en flotant dans cette cruelle incertitude j’avois recours pour en sortir aux expédiensles plus risibles, et pour lesquels je ferois volontiers enfermer un homme si je lui en voyois faire autant. Un jour rêvant à ce triste sujet je m’exerceois machinalement à lancer des pierres contre les troncs des arbres, et cela avec mon addresse ordinaire, c’est à dire, sans presque en toucher aucun. Tout au milieu de ce bel exercice, je m’avisai de m’en faire une espéce de pronostic pour calmer mon inquiétude. Je me dis, je m’en vais jetter cette pierre contre l’arbre qui est vis à vis de moi. Si je le touche, signe de salut ; si je le manque, signe de dannation. Tout en disant ainsi je jette ma pierre d’une main tremblante et avec un horrible battement de cœur, mais si heureusement qu’elle va frapper au beau milieu de l’arbre ; ce qui véritablement n’étoit pas difficile; car j’avois eu soin de le choisir fort gros et fort près.

Chambéry, Les Charmettes, 1737 — Rolle, 14 août 1997. Les Confessions, Livre sixième

1737, 21 septembre. Le Pont du Gard


Après un déjeuné d’excellentes figues, je pris un guide et j’allai voir le Pont du Gard. C’étoit le premier ouvrage des Romains que j’eusse vu. Je m’attendois à voir un monument digne des mains qui l’avoient construit. Pour le coup l’objet passa mon attente, et ce fut la seule fois en ma vie. Il n’appartenoit qu’aux Romains de produire cet effet. L’aspect de ce simple et noble ouvrage me frappa d’autant plus qu’il est au milieu d’un desert où le silence et la solitude rendent l’objet plus frappant et l’admiration plus vive ; car ce prétendu pont n’etoit qu’un aqueduc. On se demande quelle force a transporté ces pierres énormes si loin de toute carriére, et a reuni les bras de tant de milliers d’hommes dans un lieu où il n’en habite aucun. Je parcourus les trois étages de ce superbe édifice que le respect m’empêchoit presque d’oser fouler sous mes pieds. Le retentissement de mes pas sous ces immenses voutes me faisoit croire entendre la forte voix de ceux qui les avoient bâties.

Pont du Gard, 21 septembre 1737 — Pont du Gard, 21 septembre 1999. Les Confessions, Livre sixième

1737, septembre. Rue J.-J. Rousseau à Montpellier


L’étude des animaux n’est rien sans l’anatomie; c’est par elle qu’on apprend à les classer à distinguer les genres, les espéces. Pour les étudier par leurs mœurs, par leurs caractéres il faudroit avoir des voliéres, des viviers, des ménageries, il faudroit les contraindre en quelque maniére que ce put être à rester rassemblés autour de moi. Je n’ai ni le gout ni les moyens de les tenir en captivité, ni l’agilité nécessaire pour les suivre dans leurs allures quand ils sont en liberté. Il faudra donc les étudier morts, les déchirer, les desosser, fouiller à loisir dans leurs entrailles palpitantes ! Quel appareil affreux qu’un amphitheatre anatomique, des cadavres puans, de baveuses et livides chairs, du sang, des intestins dégoutans, des squeletes affreux, des vapeurs pestilentielles! Ce n’est pas là, sur ma parole, que J. J. ira chercher ses amusemens. Brillantes fleurs, email des près, ombrages frais, ruisseaux, bosquets, verdure, venez purifier mon imagination salie par tous ces hideux objets.

Montpellier, septembre 1737 — Montpellier, 19 septembre 1999. Les Rêveries du promeneur solitaire, Septième Promenade

1742, juillet. Mademoiselle Serre et Monsieur Genève


Elle n’avoit rien ni moi non plus ; nos situations étoient trop semblables pour que nous pussions nous unir, et dans les vues qui m’occupoient j’étois bien éloigné de songer au mariage. Elle m’apprit qu’un jeune négociant appellé M. Genève paroissoit vouloir s’attacher à elle. Je le vis chez elle une fois ou deux ; il me parut honnête homme, il passoit pour l’être. Persuadé qu’elle seroit heureuse avec lui, je desirai qu’il l’épousât, comme il a fait dans la suite ; et pour ne pas troubler leurs innocentes amours je me hâtai de partir, faisant pour le bonheur de cette charmante personne des vœux qui n’ont été exaucés ici bas que pour un tems, helas, bien court : car j’appris dans la suite qu’elle étoit morte au bout de deux ou trois ans de mariage.

Lyon, juillet 1742 — Genève, 3 mai 1998. Les Confessions, Livre septième

1743, mai. Madame Dupin et son fils


J’y allai, cependant, plus rarement et j’aurois cessé d’y aller tout-à-fait, si par un autre caprice imprévu Made Dupin ne m’avoit fait prier de veiller pendant huit ou dix jours à son fils, qui, changeant de Gouverneur, restoit seul durant cet intervalle. Je passai ces huit jours dans un supplice que le plaisir d’obéir à Made Dupin pouvoit seul me rendre souffrable : car le pauvre Chenonceaux avoit dès lors cette mauvaise tête qui a failli deshonorer sa famille, et qui l’a fait mourir à l’Ile de Bourbon. Pendant que je fus auprès de lui je l’empéchai de faire du mal à lui-même ou à d’autres, et voila tout : encore ne fut-ce pas une médiocre peine, et je ne m’en serois pas chargé huit autre jours de plus, quand Made Dupin se seroit donnée à moi pour récompense.

Paris, mai 1743 — Paris, 29 mai 1999. Les Confessions, Livre septième

1743, septembre. Consulat de France


Je vis Milan, Verone, Bresse, Padoue, et j’arrivai enfin à Venise impatiemment attendu par M. l’Ambassadeur. Je trouvai des tas de Dépêches tant de la Cour que des autres Ambassadeurs, dont il n’avoit pu lire ce qui étoit chiffré, quoiqu’il eut tous les chiffres necessaires pour cela. N’ayant jamais travaillé dans aucun Bureau ni vu de ma vie un chiffre de Ministre, je craignis d’abord d’être embarrassé, mais je trouvai que rien n’étoit plus simple et en moins de huit jours j’eus déchiffré le tout qui assurément n’en valoit pas la peine car outre que l’Ambassade de Venise est toujours assez oisive, ce n’étoit pas à un pareil homme qu’on eut voulu confier la moindre négociation. Il s’étoit trouvé dans un grand embarras jusqu’à mon arrivée ne sachant ni dicter, ni ecrire lisiblement. Je lui étois très utile, il le sentoit et me traita bien.

Venise, septembre 1743 — Venise, 5 juillet 1997. Les Confessions, Livre septième

1743. Un ciel de Venise


En écoutant des barcarolles je trouvois que je n’avois pas oui chanter jusqu’alors, et bientot je m’engouai tellement de l’opera, qu’ennuyé de babiller, manger et jouer dans les loges quand je n’aurois voulu qu’écouter, je me dérobois souvent à la compagnie pour aller d’un autre côté. Là tout seul enfermé dans ma loge, je me livrois malgré la longueur du Spectacle au plaisir d’en jouir à mon aise et jusqu’à la fin. Un jour au theatre de St. Chrysostome je m’endormis et bien plus profondément que je n’aurois fait dans mon lit. Les airs bruyans et brillans ne me réveillérent point. Mais qui pourroit exprimer la sensation délicieuse que me firent la douce harmonie et les chants angéliques de celui qui me réveilla. Quel réveil! Quel ravissement! quelle extase, quand j’ouvris au même instant les oreilles et les yeux ! Ma prémiére idée fut de me croire en Paradis.

Venise, 1743 — Venise, 6 juillet 1997. Les Confessions, Livre septième

1744, juillet. Le débarcadère


J’ai parlé de Made de Larnage dans les transports que son souvenir me rend quelquefois encore ; mais qu’elle étoit vieille et laide et froide auprès de ma Zulietta ! Ne tâchez pas d’imaginer les charmes et les graces de cette fille enchanteresse ; vous resteriez trop loin de la vérité. Les jeunes vierges des cloitres sont moins fraiches, les beautés du serrail sont moins vives, les Houris du Paradis sont moins piquantes. Jamais si douce jouissance ne s’offrit au cœur et aux sens d’un mortel. Ah du moins, si je l’avois su goûter pleine et entiére un seul moment ! ……. Je la goutai, mais sans charme. J’en émoussai toutes les délices, je les tuai comme à plaisir. Non, la nature ne m’a point fait pour jouir. Elle a mis dans ma mauvaise tête le poison de ce bonheur inéfable, dont elle a mis l’appetit dans mon cœur.

Venise, juillet 1744 — Venise, 7 juillet 1997. Les Confessions, Livre septième

1744, juillet. Zulietta


Je poussai la stupidité jusqu’à lui parler de ce téton borgne. Elle prit d’abord la chose en plaisantant, et dans son humeur folâtre dit et fit des choses à me faire mourir d’amour. Mais gardant un fond d’inquiétude que je ne pus lui cacher, je la vis enfin rougir, se rajuster, se redresser, et sans dire un seul mot s’aller mettre à sa fenêtre. Je voulus m’y mettre à côté d’elle; elle s’en ôta, fut s’asseoir sur un lit de repos, se leva le moment d’après, et se promenant par la chambre en s’éventant, me dit d’un ton froid et dédaigneux : Zanetto, lascia le Donne, e studia la matematica.

Venise, juillet 1744 — Venise, 5 juillet 1997. Les Confessions, Livre septième

1744, août. L’Elysée


Ce lieu, quoique tout proche de la maison est tellement caché par l’allée couverte qui l’en sépare qu’on ne l’apperçoit de nulle part. L’épais feuillage qui l’environne ne permet point à l’œil d’y pénétrer, et il est toujours soigneusement fermé à clé. A peine fus-je au dedans que la porte étant masquée par des aulnes et des coudriers qui ne laissent que deux étroits passages sur les côtés, je ne vis plus en me retournant par où j’étois entré, et n’appercevant point de porte, je me trouvai là comme tombé des nues.

Clarens, août 1744 — Londres, 23 juillet 1997. La Nouvelle Héloïse, Quatrième partie, Lettre XI

1744, août. Avenue des bosquets de Julie


Ce matin en déjeunant il nous a proposé un tour de promenade avant la chaleur ; puis sous prétexte de ne pas courir, disoit-il, la campagne en robe de chambre, il nous a menés dans les bosquets, et précisément, ma chere, dans ce même bosquet où commencerent tous les malheurs de ma vie. En approchant de ce lieu fatal, je me suis sentie un affreux batement de cœur et j’aurois refusé d’entrer si la honte ne m’eut retenue, et si le souvenir d’un mot qui fut dit l’autre jour dans l’Elisée ne m’eut fait craindre les interprétations. Je ne sais si le philosophe étoit plus tranquille; mais quelque tems après ayant par hazard tourné les yeux sur lui, je l’ai trouvé pâle, changé, et je ne puis te dire quelle peine tout cela m’a fait.

Clarens, août 1744 — Clarens, 22 août 199. La Nouvelle Héloïse, Quatrième partie, Lettre XII

1744, août. Le chèvrefeuille


Ces guirlandes sembloient jettées négligemment d’un arbre à l’autre, comme j’en avois remarqué quelquefois dans les forêts, et formoient sur nous des especes de draperies qui nous garantissoient du soleil, tandis que nous avions sous nos pieds un marcher doux, comode, et sec sur une mousse fine sans sable, sans herbe, et sans rejettons raboteux. Alors seulement je découvris, non sans surprise, que ces ombrages verds et touffus qui m’en avoient tant imposé de loin, n’étoient formés que de ces plantes rampantes et parasites qui, guidées le long des arbres, environnoient leurs têtes du plus épais feuillage et leurs pieds d’ombre et de fraicheur.

Clarens, août 1744 — Oxford, Nuneham, 23 juillet 1997. La Nouvelle Héloïse, Quatrième partie, Lettre XI

1744, août. L’orage sur le lac


Nous nous mimes tous aux rames, et presque au même instant j’eus la douleur de voir Julie saisie du mal de cœur, foible et défaillante au bord du bateau. Heureusement elle étoit faite à l’eau et cet état ne dura pas. Cependant nos efforts croissoient avec le danger ; le soleil, la fatigue et la sueur nous mirent tous hors d’haleine et dans un épuisement excessif. C’est alors que retrouvant tout son courage Julie animoit le notre par ses caresses compatissantes ; elle nous essuyoit indistinctement à tous le visage, et mêlant dans un vase du vin avec de l’eau de peur d’ivresse, elle en offroit alternativement aux plus épuisés. Non, jamais votre adorable amie ne brilla d’un si vif éclat que dans ce moment où la chaleur et l’agitation avoient animé son teint d’un plus grand feu, et ce qui ajoutoit le plus à ces charmes étoit qu’on voyoit si bien à son air attendri que tous ses soins venoient moins de frayeur pour elle que de compassion pour nous.

Lac Léman, août 1744 — Lac Léman, 24 août 1997. La Nouvelle Héloïse, Quatrième partie, Lettre XVII

1744, août. Les monuments aux anciennes amours


En les revoyant moi-même après si longtems, j’éprouvai combien la présence des objets peut ranimer puissamment les sentimens violens dont on fut agité près d’eux. Je lui dis avec un peu de véhémence : O Julie, éternel charme de mon cœur ! Voici les lieux où soupira jadis pour toi le plus fidelle amant du monde. Voici le séjour où ta chere image faisoit son bonheur, et préparoit celui qu’il reçut enfin de toi-même.

Meillerie, août 1744 — Paris, 14 septembre 1997. La Nouvelle Héloïse, Quatrième partie, Lettre XVII