Catégorie : Toutes les années
1745, mars. Thérèse Levasseur

Il falloit que la douceur de la vie privée et domestique me dédomageât du sort brillant auquel je renonçois. Quand j’étois absolument seul mon cœur étoit vide, mais il n’en falloit qu’un pour le remplir. Le sort m’avoit ôté, m’avoit aliéné du moins en partie, celui pour lequel la nature m’avoit fait. Dès lors j’étois seul, car il n’y eut jamais pour moi d’intermédiaire entre tout et rien. Je trouvois dans Therese le supplement dont j’avois besoin ; par elle je vécus heureux autant que je pouvois l’être selon le cours des événemens.
Paris, mars 1745 — Paris, 29 juin 1998. Les Confessions, Livre septième
1755, septembre. Madame d’Epinay
Ce lieu solitaire et très agréable m’avoit frappé quand je le vis pour la prémiére fois avant mon voyage de Genève. Il m’étoit échappé de dire dans mon transport. Ah, Madame, quelle habitation délicieuse! voila un azyle tout fait pour moi. Made d’Epinay ne releva pas beaucoup mon discours; mais à ce second voyage je fus tout surpris de trouver au lieu de la vieille masure, une petite maison presque entiérement neuve fort bien distribuée et très logeable pour un petit menage de trois personnes. Made d’Epinay avoit fait faire cet ouvrage en silence et à très peu de frais, en détachant quelques matériaux et quelques ouvriers de ceux du Château. Au second voyage elle me dit en voyant ma surprise : mon Ours, voila vôtre azyle; c’est vous qui l’avez choisi; c’est l’amitié qui vous l’offre; j’espére qu’elle vous ôtera la cruelle idée de vous éloigner de moi.
Montmorency, septembre 1755 — Montmorency, 20 juin 1998. Les Confessions, Livre huitième
1756, 9 avril. L’ermitage
Ce fut le 9 Avril 1756 que je quittai la Ville pour n’y plus habiter ; car je ne compte pas pour habitation quelques courts séjours que j’ai faits depuis tant à Paris qu’à Londres et dans d’autres villes mais toujours de passage ou toujours malgré moi. Made d’Epinay vint nous prendre tous trois dans son carrosse; son fermier vint charger mon petit bagage, et je fus installé dès le même jour. Je trouvai ma petite retraite arrangée et meublée simplement, mais proprement et même avec gout. La main qui avoit donné ses soins à cet ameublement le rendoit à mes yeux d’un prix inestimable, et je trouvois délicieux d’être l’hôte de mon amie dans une maison de mon choix qu’elle avoit bâtie exprès pour moi.
Montmorency, 9 avril 1756 — Montmorency, 9 avril 1998. Les Confessions, Livre neuvième
1756, été. Quai J.-J. Rousseau à Clarens

Il me falloit cependant un lac, et je finis par choisir celui autour duquel mon cœur n’a jamais cessé d’errer. Je me fixai sur la partie des bords de ce lac à laquelle depuis longtems mes vœux ont placé ma residence dans le bonheur imaginaire auquel le sort m’a borné. Le lieu natal de ma pauvre maman avoit encore pour moi un attrait de prédilexion. Le contraste des positions, la richesse et la variété des sites, la magnificence, la majesté de l’ensemble qui ravit les sens, émeut le cœur, élève l’ame, achevérent de me déterminer, et j’établis à Vevai mes jeunes pupilles. Voila tout ce que j’imaginai du prémier bond ; le reste n’y fut ajoûté que dans la suite.
L’Ermitage, été 1756 — Clarens, quai J.-J. Rousseau, 22 août 1997. Les Confessions, Livre neuvième
1757, juin. Sophie d’Houdetot

Au fond de ce jardin étoit un assez grand taillis par où nous fumes chercher un joli bosquet orné d’une cascade dont je lui avois donné l’idée et qu’elle avoit fait éxécuter. Souvenir immortel d’innocence et de jouissance ! Ce fut dans ce bosquet qu’assis avec elle sur un banc de gason sous un Acacia tout chargé de fleurs, je trouvai pour rendre les mouvemens de mon cœur un langage vraiment digne d’eux. Ce fut la prémiére et l’unique fois de ma vie; mais je fus sublime, si l’on peut nommer ainsi tout ce que l’amour le plus tendre et le plus ardent peut porter d’aimable et de séduisant dans un cœur d’homme. Que d’enivrantes larmes je versai sur ses genoux !
Eaubonne, juin 1757 — Région de Montmorency, 28 juin 1998. Les Confessions, Livre neuvième
1759. La réfraction

Cette maniére de procéder éxige une patience et une circonspection dont peu de maitres sont capables, et sans laquelle jamais le disciple n’apprendra à juger. Si par exemple, lorsque celui-ci s’abuse sur l’apparence du bâton brisé, pour lui montrer son erreur, vous vous pressez de tirer le bâton hors de l’eau, vous le détromperez peut-être ; mais que lui apprendrez-vous ? Rien que ce qu’il auroit bientôt appris de lui-même. Oh que ce n’est pas là ce qu’il faut faire ! Il s’agit moins de lui apprendre une vérité que de lui montrer comment il faut s’y prendre pour découvrir toujours la vérité. Pour mieux l’instruire, il ne faut pas le détromper sitôt.
Montmorency, 1759 — Rolle, 12 août 1997. Émile, livre III
1761. Avenue Emile

En quelque étude que ce puisse être, sans l’idée des choses représentées les signes réprésentans ne sont rien. On borne pourtant toujours l’enfant à ces signes sans jamais pouvoir lui faire comprendre aucune des choses qu’ils réprésentent. En pensant lui apprendre la description de la terre on ne lui apprend qu’à connoitre des cartes : on lui apprend des noms de villes, de pays, de riviéres qu’il ne conçoit pas exister ailleurs que sur le papier où l’on les lui montre. Je me souviens d’avoir vû quelque part une géographie qui commençoit ainsi : Qu’est-ce que le monde ? C’est un globe de carton. Telle est précisément la géographie des enfans.
Montmorency, 1761 — Montmorency, 9 juin 1998. Émile, livre II
1761. Contrat social

Comment une multitude aveugle, qui souvent ne sait ce qu’elle veut, parce qu’elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuteroit-elle d’elle-même une entreprise aussi grande, aussi difficile qu’un sistême de législation? De lui-même le peuple veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le voit pas toujours. La volonté générale est toujours droite, mais le jugement qui la guide n’est pas toujours éclairé. Il faut lui faire voir les objets tels qu’ils sont, quelquefois tels qu’ils doivent lui paroitre, lui montrer le bon chemin qu’elle cherche, la garantir de la séduction des volontés particulieres, rapprocher à ses yeux les lieux et les tems, balancer l’attrait des avantages présens et sensibles, par le danger des maux éloignés et cachés. Les particuliers voyent le bien qu’ils rejettent : le public veut le bien qu’il ne voit pas. Tous ont également besoin de guides : Il faut obliger les uns à conformer leurs volontés à leur raison; il faut apprendre à l’autre à connoitre ce qu’il veut.
Montmorency, 1761 — Genève, 14 mars 1998. Du Contrat social, Livre II, Chapitre VI
1761. Le bosquet

Ce qui me rendit les femmes si favorables fut la persuasion où elles furent que j’avois écrit ma propre histoire et que j’étois moi-même le Heros de ce roman. Cette croyance étoit si bien établie que Made de Polignac écrivit à Made de Verdelin pour la prier de m’engager à lui laisser voir le portrait de Julie. Tout le monde étoit persuadé qu’on ne pouvoit exprimer si vivement des sentimens qu’on n’auroit point éprouvés, ni peindre ainsi les transports de l’amour que d’apprès son propre cœur. En cela l’on avoit raison et il est certain que j’écrivis ce roman dans les plus brulantes extases ; mais on se trompoit en pensant qu’il avoit fallu des objets réels pour les produire ; on étoit loin de concevoir à quel point je puis m’enflammer pour des êtres imaginaires.
Montmorency, 1761 — Londres, 23 juillet 1997. Les Confessions, Livre onzième
1761. TGV Jean-Jacques Rousseau

Les langues sont faites pour être parlées, l’écriture ne sert que de supplément à la parole; s’il y a quelques langues qui ne soient qu’écrites et qu’on ne puisse parler, propres seulement aux sciences, elles ne sont d’aucun usage dans la vie civile. Telle est l’algébre, telle eut été sans doute la langue universelle que cherchoit Leibnitz. Elle eut probablement été plus comode à un Métaphysicien qu’à un Artisan. Le plus grand usage d’une langue étant donc dans la parole, le plus grand soin des Grammairiens devroit être d’en bien déterminer les modifications, mais au contraire ils ne s’occupent presque uniquement que de l’écriture. Plus l’art d’écrire se perfectionne plus celui de parler est négligé.
Montmorency, 1761 — Paris, mars 2000. Fragment sur la Prononciation
1762, 9 juin. La porte du parc

Entre La Barre et Montmorenci je rencontrai dans un carrosse de remise quatre hommes en noir qui me saluerent en souriant. Sur ce que Therese m’a rapporté dans la suite de la figure des Huissiers, de l’heure de leur arrivée, et de la façon dont ils se comportérent, je n’ai point douté que ce ne fussent eux ; surtout ayant appris dans la suite qu’au lieu d’être decreté à sept heures comme on me l’avoit annoncé, je ne l’avois été qu’à midy. Il fallut traverser tout Paris. On n’est pas fort caché dans un cabriolet tout ouvert. Je vis dans les rues plusieurs personnes qui me saluerent d’un air de connoissance, mais je n’en reconnus aucun.
Montmorency, 9 juin 1762 — Montmorency, 9 juin 1998. Les Confessions, Livre onzième
1762, septembre. Le lacet

Une entre autres appellée Isabelle d’Ivernois, fille du Procureur General de Neufchâtel me parut assez estimable pour me lier avec elle d’une amitié particuliére, dont elle ne s’est pas mal trouvée, par les conseils utiles que je lui ai donnés, et par les soins que je lui ai rendus dans des occasions essencielles, de sorte que maintenant, digne et vertueuse mere de famille, elle me doit peut-être sa raison, son mari, sa vie et son bonheur. De mon côté je lui dois des consolations très douces, et surtout durant un bien triste hiver où dans le fort de mes maux et de mes peines elle venoit passer avec Therese et moi de longues soirées qu’elle savoit nous rendre bien courtes par l’agrément de son esprit et par les mutuels épanchemens de nos cœurs. Elle m’appelloit son papa, je l’appellois ma fille, et ces noms que nous nous donnons encore ne cesseront point, je l’espere de lui être aussi chers qu’à moi. Pour rendre mes lacets bons à quelque chose j’en faisois présent à mes jeunes amies à leur mariage à condition qu’elles nourriroient leurs enfans […].
Môtiers, septembre 1762 — Grenoble, 19 septembre 1999. Les Confessions, Livre douzième
1762. Pierre à Rousseau

Tout cela n’empêchoit pas qu’à les entendre je ne dusse être très reconnoissant de l’extrême grace qu’ils me faisoient de me laisser vivre à Motiers, où ils n’avoient aucune autorité; ils m’auroient volontiers mesuré l’air à la pinte, à condition que je l’eusse payé bien cher. Ils vouloient que je leur fusse obligé de la protection que le Roi m’accordoit malgré eux, et qu’ils travailloient sans relâche à m’ôter. Enfin n’y pouvant reussir, après m’avoir fait tout le tort qu’ils purent, et m’avoir décrié de tout leur pouvoir, ils se firent un mérite de leur impuissance, en me faisant valoir la bonté qu’ils avoient de me souffrir dans leur pays.
Môtiers, 1762 — Môtiers, 12 août 1997. Les Confessions, Livre douzième
1763, 28 janvier. La cascade

J’ai vis-à-vis de mes fenêtres une superbe cascade qui du haut de la montagne tombe par l’escarpement d’un rocher dans le vallon avec un bruit qui se fait entendre au loin, surtout quand les eaux sont grandes. Cette cascade est très en vue, mais ce qui ne l’est pas de même est une grotte à côté de son bassin, de laquelle l’entrée est difficile, mais qu’on trouve au-dedans assez espacée, éclairée par une fenêtre naturelle, cintrée en tiers-point, et décorée d’un ordre d’architecture qui n’est ni toscan ni dorique, mais l’ordre de la nature qui sait mettre des proportions et de l’harmonie dans ses ouvrages les moins réguliers.
Môtiers, 28 janvier 1763 — Môtiers, 12 août 1997. Lettres au Maréchal de Luxembourg
1765. La manufacture

Tandis que je me pavannois dans cette idée j’entendis peu loin de moi un certain cliquetis que je crus reconnoitre ; j’écoute : le même bruit se repete et se multiplie. Surpris et curieux je me léve, je perce à travers un fourré de broussaille du coté d’où venoit le bruit, et dans une combe à vingt pas du lieu même où je croyois être parvenu le prémier j’apperçois une manufacture de bas. Je ne saurois exprimer l’agitation confuse et contradictoire que je sentis dans mon cœur à cette découverte. Mon prémier mouvement fut un sentiment de joye de me retrouver parmi des humains où je m’étois cru totalement seul. Mais ce mouvement plus rapide que l’éclair fit bientot place à un sentiment douloureux plus durable, comme ne pouvant dans les antres même des alpes échaper aux cruelles mains des hommes, acharnés à me tourmenter.
Val-de-Travers, 1765 — Val-de-Travers, 8 juillet 1999. Les Rêveries du promeneur solitaire,Septième Promenade