1722. Le pasteur Lambercier et sa sœur


Assez longtems elle s’en tint à la menace, et cette menace d’un châtiment tout nouveau pour moi me sembloit très effrayante; mais après l’execution, je la trouvai moins terrible à l’épreuve que l’attente ne l’avoit été, et ce qu’il y a de plus bisarre est que ce châtiment m’affectionna davantage encore à celle qui me l’avoit imposé. Il falloit même toute la vérité de cette affection et toute ma douceur naturelle pour m’empêcher de chercher le retour du même traitement en le méritant : car j’avois trouvé dans la douleur, dans la honte même, un mélange de sensualité qui m’avoit laissé plus de desir que de crainte de l’éprouver derechef par la même main.

Bossey, 1722 — Bossey, 22 août 1997. Les Confessions, Livre premier

1722. Un aqueduc


A peine achevoit-on de verser le prémier seau d’eau que nous commençames d’en voir couler dans nôtre bassin. A cet aspect la prudence nous abandonna; nous nous mîmes à pousser des cris de joye qui firent retourner M. Lambercier, et ce fut dommage : car il prenoit grand plaisir à voir comment la terre du noyer étoit bonne et buvoit avidement son eau. Frappé de la voir se partager entre deux bassins, il s’écrie à son tour, regarde, apperçoit la friponnerie, se fait brusquement apporter une pioche, donne un coup, fait voler deux ou trois éclats de nos planches, et criant à pleine tête, un aqueduc, un aqueduc, il frappe de toutes parts des coups impitoyables, dont chacun portoit au milieu de nos cœurs. En un moment les planches, le conduit, le bassin, le saule, tout fut détruit, tout fut labouré ; sans qu’il y eut durant cette expédition terrible nul autre mot prononcé, sinon l’exclamation qu’il répétoit sans cesse. Un aqueduc, s’écrioit-il en brisant tout, un aqueduc, un aqueduc !

Bossey, 1722 — Rolle, 13 août 1997. Les Confessions, Livre premier