1743. Un ciel de Venise


En écoutant des barcarolles je trouvois que je n’avois pas oui chanter jusqu’alors, et bientot je m’engouai tellement de l’opera, qu’ennuyé de babiller, manger et jouer dans les loges quand je n’aurois voulu qu’écouter, je me dérobois souvent à la compagnie pour aller d’un autre côté. Là tout seul enfermé dans ma loge, je me livrois malgré la longueur du Spectacle au plaisir d’en jouir à mon aise et jusqu’à la fin. Un jour au theatre de St. Chrysostome je m’endormis et bien plus profondément que je n’aurois fait dans mon lit. Les airs bruyans et brillans ne me réveillérent point. Mais qui pourroit exprimer la sensation délicieuse que me firent la douce harmonie et les chants angéliques de celui qui me réveilla. Quel réveil! Quel ravissement! quelle extase, quand j’ouvris au même instant les oreilles et les yeux ! Ma prémiére idée fut de me croire en Paradis.

Venise, 1743 — Venise, 6 juillet 1997. Les Confessions, Livre septième